Née dans les pays scandinaves dans les années 1950, la Forest school ou « école de la forêt » séduit de plus en plus de professionnels de la petite enfance en France. Cette approche pédagogique, qui place la nature au cœur de l’apprentissage des enfants, offre une alternative inspirante aux pratiques éducatives traditionnelles. Mais comment adapter ce modèle nordique aux réalités des structures d’accueil françaises ?
Qu’est-ce que la pédagogie Forest school ?
Les origines scandinaves d’une approche révolutionnaire
La Forest school trouve ses racines dans les pays nordiques, où le contact avec la nature fait partie intégrante de l’éducation depuis plusieurs décennies. Au Danemark, en Suède et en Finlande, près de 20% des écoles maternelles adoptent ce modèle pédagogique qui place l’enfant au cœur d’un environnement naturel pour favoriser son développement global. Cette approche s’est progressivement exportée au Royaume-Uni dans les années 1990, avant de gagner l’intérêt de la France depuis quelques années.
Le principe fondateur de la Forest school repose sur une conviction forte : la nature constitue un terrain d’apprentissage incomparable pour les jeunes enfants. Dans ces structures, les sorties en forêt ne sont pas de simples activités ponctuelles, mais représentent le cadre quotidien ou hebdomadaire dans lequel évoluent les enfants. Cette immersion régulière et répétée dans un milieu naturel permet aux tout-petits de développer une relation profonde avec leur environnement, de comprendre les cycles des saisons, d’observer les changements subtils de la faune et de la flore, et de construire progressivement leur place dans l’écosystème qui les entoure.
Les principes clés de la pédagogie par la nature
La pédagogie par la nature s’articule autour de plusieurs piliers essentiels qui la distinguent des approches éducatives conventionnelles.
- Le premier d’entre eux concerne la liberté d’exploration offerte à l’enfant. Dans une Forest school, les enfants ne suivent pas un programme rigide imposé par l’adulte, mais sont invités à explorer librement leur environnement selon leurs intérêts et leur curiosité naturelle. L’adulte devient un facilitateur d’apprentissage plutôt qu’un transmetteur de savoirs, observant attentivement les interactions de chaque enfant avec la nature pour mieux l’accompagner dans ses découvertes.
- Le deuxième pilier fondamental réside dans l’acceptation de la prise de risque mesurée. Contrairement aux environnements très sécurisés des structures d’accueil traditionnelles, la Forest school considère que l’enfant a besoin d’expérimenter des situations comportant une part de risque pour développer ses compétences d’évaluation, son agilité physique et sa confiance en ses capacités. Grimper aux arbres, marcher sur un sol inégal, manipuler des outils adaptés sous supervision, ou encore s’approcher prudemment d’un petit feu de camp : autant d’expériences qui permettent à l’enfant de construire progressivement sa compréhension du danger et d’acquérir les réflexes de sécurité appropriés.
- Le troisième principe concerne la régularité et la durée des séances en extérieur. Les enfants doivent pouvoir fréquenter le même lieu naturel de manière hebdomadaire, et ce par tous les temps. Cette constance permet de tisser un véritable lien affectif avec le lieu, d’observer les transformations saisonnières et de développer une forme de familiarité sécurisante avec l’environnement naturel. Les séances durent généralement entre une heure trente et deux heures minimum, un temps nécessaire pour que les enfants puissent véritablement s’immerger dans leurs explorations et leurs jeux libres.
Les bienfaits de la Forest school sur le développement de l’enfant
Un impact positif sur le développement cognitif et moteur
Les recherches menées depuis plus de vingt ans sur les Forest schools démontrent des bénéfices remarquables sur le développement cognitif des enfants. En effet, l’environnement naturel stimule la concentration et la motivation d’une manière particulièrement efficace. Loin des distractions artificielles et du bruit ambiant des structures fermées, les enfants développent une capacité d’attention soutenue lorsqu’ils observent une fourmilière, suivent le trajet d’un escargot ou tentent de construire un barrage avec des branches et des feuilles. Cette concentration naturelle favorise également l’émergence de la créativité et de l’imagination, car la nature offre un terrain de jeu infini où chaque élément peut se transformer selon les besoins du scénario imaginé par l’enfant.
Sur le plan moteur, les bénéfices sont tout aussi significatifs. Le sol irrégulier de la forêt, les troncs à enjamber, les pentes à gravir ou à dévaler sollicitent constamment l’équilibre et la coordination des enfants. Ces défis physiques naturels développent la motricité globale de façon bien plus complète que les équipements de jeux standardisés. La motricité fine n’est pas en reste : ramasser de petites baies, décoller l’écorce d’un bâton, enfiler des perles naturelles pour créer un collier, ou encore manipuler de la terre humide pour confectionner des galettes de boue, toutes ces activités affinent la dextérité des petites mains et préparent indirectement aux gestes de l’écriture.
Le développement socio-émotionnel et la confiance en soi
L’environnement de la Forest school exerce une influence profonde sur le développement émotionnel des enfants. Plusieurs études soulignent une amélioration notable de la santé mentale et émotionnelle des enfants pratiquant régulièrement les activités en nature. L’espace forestier offre naturellement plus de place et réduit les situations de conflit liées à la promiscuité. Les enfants peuvent s’isoler momentanément pour observer, réfléchir ou simplement se ressourcer, avant de rejoindre le groupe. Cette alternance entre moments collectifs et temps individuels favorise une meilleure régulation émotionnelle.
La confiance en soi et l’estime de soi connaissent également un développement remarquable dans ce contexte. Chaque petit défi relevé, chaque obstacle franchi, chaque construction réussie renforce le sentiment de compétence de l’enfant. Contrairement à l’environnement scolaire traditionnel où la réussite est souvent mesurée à l’aune de critères académiques précis, la Forest school valorise les progrès individuels de chaque enfant selon son propre rythme.
Un enfant particulièrement à l’aise dans l’exploration physique sera reconnu pour ses compétences motrices, tandis qu’un autre plus observateur sera valorisé pour sa capacité à identifier les différentes espèces d’oiseaux ou d’insectes. Cette pluralité des formes d’intelligence reconnues permet à chaque enfant de trouver sa place et de se sentir valorisé.
La sensibilisation à l’environnement et au vivant
L’un des apports les plus précieux de la Forest school réside dans le développement d’une conscience écologique précoce chez les enfants. En fréquentant régulièrement le même espace naturel, les enfants développent un sentiment d’appartenance et de responsabilité envers cet environnement. Ils apprennent à reconnaître les arbres, à identifier les traces des animaux, à comprendre l’interdépendance entre les différents éléments de l’écosystème. Cette familiarité engendre naturellement le respect et le soin : les enfants comprennent intuitivement qu’ils font partie d’un ensemble plus vaste dont ils doivent prendre soin.
Les compétences sociales et coopératives se développent également de manière organique dans cet environnement. Les jeux libres en nature nécessitent souvent une collaboration :
- construire une cabane,
- créer un parcours d’obstacles,
- organiser une cuisine de boue élaborée requiert coordination et communication entre pairs.
- L’absence de jouets manufacturés pousse les enfants à négocier l’usage des éléments naturels, à partager leurs découvertes et à s’entraider face aux défis physiques que peut présenter le terrain forestier.
Adapter la Forest school aux structures d’accueil françaises
Comprendre le contexte réglementaire français
L’adaptation de la pédagogie Forest school au contexte français nécessite de composer avec un cadre réglementaire plus contraignant que dans les pays nordiques. Les normes de sécurité applicables aux structures d’accueil de la petite enfance en France sont particulièrement strictes, et à juste titre. Pour autant, elles ne constituent pas un obstacle insurmontable à la mise en place d’activités régulières en nature. La première étape consiste à bien comprendre ces exigences et à construire un projet pédagogique solide qui intègre les mesures de sécurité appropriées tout en préservant l’esprit de liberté et d’exploration propre à la Forest school.
Le dialogue avec les autorités compétentes, notamment la PMI (Protection Maternelle et Infantile), représente une étape cruciale. Il s’agit de présenter un projet structuré qui démontre la réflexion menée sur la gestion des risques, l’adaptation des activités à l’âge des enfants accueillis, et les protocoles mis en place pour garantir la sécurité de tous. Cette démarche de transparence et de professionnalisme facilite généralement l’obtention des autorisations nécessaires. De nombreuses structures françaises ont déjà réussi à obtenir l’aval de leur PMI pour mettre en place des sorties hebdomadaires en forêt, prouvant ainsi que la conciliation entre sécurité réglementaire et pédagogie par la nature est tout à fait possible.
Commencer progressivement : les premiers pas vers la nature
Pour les professionnels souhaitant s’initier à la pédagogie par la nature, la progressivité constitue la clé du succès. Plutôt que de bouleverser radicalement les pratiques établies, il s’agit d’introduire graduellement des temps en extérieur et d’observer les réactions des enfants, des familles et de l’équipe. Une première étape peut consister à enrichir les temps passés dans le jardin de la structure en y apportant davantage d’éléments naturels :
- création d’un coin avec des rondins, des branches, des pierres,
- installation d’un bac de terre et d’eau,
- plantation d’arbustes créant des espaces variés…
Une fois cette familiarisation réalisée, l’organisation de sorties mensuelles puis bihebdomadaires dans un parc ou un bois à proximité permet d’installer progressivement la routine des temps en nature. Il est important de choisir un lieu accessible facilement, que vous pourrez fréquenter de manière régulière pour créer cette familiarité si importante dans la pédagogie Forest school. Le repérage préalable du lieu permet d’identifier les zones sécurisées, les points d’intérêt naturels et les éventuels dangers à signaler aux enfants.
Aménager et sécuriser l’espace naturel
L’aménagement d’un espace naturel pour accueillir des jeunes enfants demande un équilibre subtil entre sécurisation minimale et préservation du caractère sauvage du lieu. L’objectif n’est pas de créer une aire de jeux ultra-sécurisée, mais plutôt d’identifier et de neutraliser les dangers majeurs tout en conservant les petits défis naturels qui font toute la richesse de l’expérience. Un repérage minutieux du terrain permet de :
- localiser les arbres morts présentant un risque de chute,
- les plantes toxiques à surveiller particulièrement avec les non-marcheurs,
- les zones humides où la prudence s’impose,
- ou encore les dénivelés importants nécessitant une présence adulte accrue.
La délimitation d’un périmètre de jeu, même large, aide les enfants à comprendre les limites de leur zone d’exploration autonome. Cette délimitation peut être matérialisée par des éléments naturels : une rangée d’arbres marqués discrètement, un ruisseau servant de frontière naturelle, un chemin formant une boucle… L’important est que les enfants puissent visualiser et mémoriser ces repères pour gagner progressivement en autonomie.
Formation nature
Forest school : un levier pour questionner nos pratiques professionnelles
Ralentir le rythme et respecter les temps de l’enfant
L’un des enseignements majeurs de la pédagogie Forest school concerne le rapport au temps. Dans nos structures d’accueil traditionnelles, les journées sont souvent rythmées par une succession d’activités programmées, de transitions et de temps collectifs qui laissent peu de place au rythme individuel de chaque enfant. La Forest school invite au contraire à ralentir, à laisser du temps long pour que l’exploration puisse se déployer véritablement.
Cette temporalité différente peut déstabiliser les professionnels habitués à proposer, animer, stimuler. Observer un enfant passer quarante-cinq minutes à transvaser inlassablement de l’eau d’un récipient à un autre peut générer une forme d’inconfort chez l’adulte qui s’interroge sur la valeur de cette activité répétitive. Pourtant, c’est précisément dans cette répétition que se construit l’apprentissage profond. L’enfant expérimente, affine ses gestes, teste des variations, intègre corporellement les notions de quantité, de contenance, d’écoulement.
La pratique régulière de la Forest school amène progressivement les professionnels à faire confiance au rythme de l’enfant et à la pertinence de ses choix d’activités. Cette évolution de posture se révèle souvent libératrice pour les professionnels qui se sentent moins dans l’obligation de remplir le temps par des propositions constantes et peuvent davantage se centrer sur l’observation fine et l’accompagnement ajusté.
Développer une posture d’observation et d’émerveillement
La Forest school invite les professionnels à développer une qualité de présence particulière, centrée sur l’observation attentive et l’émerveillement partagé. Plutôt que d’être constamment dans l’animation et la proposition, l’adulte apprend à se tenir en retrait, à observer les stratégies que déploient les enfants face aux défis naturels, à repérer les moments où son intervention se révèle nécessaire et ceux où son absence favorise l’autonomie.
Cette posture d’observation permet une connaissance approfondie de chaque enfant. En contexte naturel, des compétences et des centres d’intérêt insoupçonnés se révèlent parfois. Un enfant réputé agité en structure peut manifester une concentration intense dans l’observation des insectes, un autre considéré comme timide peut faire preuve d’audace remarquable dans les défis moteurs de la forêt. Ces découvertes enrichissent le regard porté sur chaque enfant et permettent de valoriser des formes d’intelligence et de compétences moins visibles dans le cadre traditionnel.
Conclusion
La Forest school incarne une philosophie éducative qui replace l’enfant au cœur de son apprentissage et reconnaît la nature comme un partenaire pédagogique irremplaçable. Adapter cette approche au contexte français demande certes des ajustements et un travail de conviction auprès des différents acteurs, mais l’expérience de nombreuses structures pionnières démontre que c’est tout à fait possible.
Au delà du côté inspirant de cette approche, et sans aller intégralement dans ce système, des balades, des sorties en forêt peuvent déjà apporter les bienfaits du contact avec la nature.
Les formations à suivre
- Éveil à la nature et sensibilisation à l’environnement
- Enrichir ses pratiques grâce aux pédagogies alternatives
- Favoriser le jeu libre et aménager ses espaces
Vos questions / Nos réponses
Absolument ! Les bébés profitent pleinement de l’expérience sensorielle que procure la nature. Il suffit d’aménager un espace sécurisé avec un tapis au sol et des éléments naturels adaptés à manipuler. Les bébés sont captivés par les contrastes visuels, les textures variées et les sons de la forêt. Avec une surveillance appropriée et des éléments soigneusement sélectionnés, même les plus jeunes trouvent leur place.
Les recherches montrent qu’une fréquence hebdomadaire minimum est nécessaire pour observer des bénéfices significatifs sur le développement des enfants. Cette régularité permet de créer un véritable lien avec le lieu, d’observer les transformations saisonnières et de développer progressivement les compétences. Des sorties ponctuelles restent enrichissantes mais ne permettent pas l’ancrage profond caractéristique de la pédagogie Forest school.
La communication transparente et pédagogique constitue la clé. Expliquer lors des réunions que la saleté est la trace d’une exploration authentique, montrer des photos d’enfants concentrés dans leurs activités malgré la terre sur les mains, partager les recherches sur l’importance du contact avec les micro-organismes pour le développement immunitaire… La participation des parents à une sortie les rassure généralement définitivement.
Si l’idéal reste l’accès à un espace forestier, la pédagogie par la nature peut s’adapter à différents environnements naturels : parc urbain avec végétation, prairie, bord de rivière… L’essentiel réside dans l’accès régulier à un espace naturel non aménagé où les enfants peuvent explorer librement. Même un grand jardin peut accueillir des pratiques inspirées de la Forest school en y introduisant davantage d’éléments naturels.

