Suite à notre dernier article sur la diversification menée par l’enfant, nous vous proposons aujourd’hui nos astuces pour développer le goût chez les jeunes enfants, ainsi que les erreurs à éviter. En effet, dès les premiers mois de vie, chaque expérience alimentaire influence ses préférences futures, sa relation aux repas, mais aussi sa santé.
Pourquoi développer le goût chez les jeunes enfants est crucial ?
Une construction sensorielle dès les premiers mois
Le goût ne se limite pas à une préférence alimentaire. C’est un sens en construction, qui se développe dès la vie in utero et qui se façonne activement au cours des premières années. Lorsqu’un enfant découvre de nouvelles saveurs, textures, températures ou odeurs, il active une exploration sensorielle globale. Chaque repas devient une expérience d’apprentissage. Plus l’environnement est riche, varié et rassurant, plus l’enfant est en capacité de construire des repères sensoriels solides et de développer une curiosité alimentaire durable.
Ce processus repose sur la répétition, l’expérimentation libre et l’absence de contraintes. Le goût ne s’enseigne pas, il se vit. En ce sens, l’adulte, qu’il soit parent, professionnel de crèche ou assistante maternelle, a un rôle d’accompagnant attentif, garant d’un cadre où la découverte se fait en confiance. Cette construction sensorielle est d’autant plus intéressante que la période de la petite enfance constitue une fenêtre de plasticité cérébrale unique.
Des habitudes alimentaires façonnées dès la petite enfance
Les recherches en nutrition infantile sont formelles : les comportements alimentaires établis entre 6 mois et 3 ans ont un impact direct sur les choix alimentaires à l’âge adulte. Un enfant exposé régulièrement à une diversité d’aliments non transformés, dans un contexte apaisé et sans pression, développera plus facilement des habitudes favorables à une alimentation équilibrée.
À l’inverse, une exposition tardive à certains groupes d’aliments, des repas trop standardisés ou des pratiques de type chantage ou récompense risquent de générer des sélections alimentaires restrictives. Ainsi, développer le goût chez les enfants, c’est aussi prévenir les troubles de l’oralité, les refus alimentaires prolongés, voire certains déséquilibres nutritionnels à long terme.
Goût, émotions et lien social : une dimension éducative globale
Manger n’est jamais un acte purement biologique. Pour l’enfant, le repas est aussi un moment d’échange, d’observation et d’imitation. Il y découvre non seulement des saveurs, mais aussi des attitudes, des rituels, des émotions partagées. En crèche comme à la maison, le climat affectif joue un rôle déterminant dans l’acceptation alimentaire.
Un adulte détendu, qui verbalise les sensations, encourage l’enfant à décrire ce qu’il ressent et valorise les essais, contribue au développement d’une relation saine à la nourriture. Par ailleurs, le goût s’inscrit dans un cadre culturel et social. Il évolue selon les environnements familiaux, les saisons, les origines. Favoriser l’expression du goût, c’est aussi reconnaître l’enfant comme un sujet à part entière, doté de préférences et capable de faire des choix.
Quelles sont les étapes clés pour développer le goût chez les enfants ?
De la diversification alimentaire à l’autonomie sensorielle : un parcours progressif
Le développement du goût chez les jeunes enfants suit un cheminement progressif qui commence bien avant la maîtrise du langage et de la motricité. L’étape fondatrice est celle de la diversification alimentaire, généralement introduite entre 4 et 6 mois selon les recommandations pédiatriques. À ce moment charnière, l’enfant passe d’une alimentation exclusivement lactée à une exploration du monde alimentaire dans toute sa diversité.
Cette phase ne consiste pas uniquement à « introduire des aliments » au sens nutritionnel, mais à ouvrir l’enfant à un répertoire de textures, d’odeurs et de saveurs. Ce sont les premières cuillères, les premières réactions, les premiers refus, les premières grimaces… qui marquent le début de son identité gustative. Plus cette phase est vécue avec souplesse, patience et variété, plus elle favorisera l’éveil au goût sur le long terme.
Le rôle de l’adulte est alors de proposer, sans insister, et de créer un climat où la découverte a autant de valeur que l’ingestion. Dès cette période, l’enfant doit pouvoir observer, toucher, sentir, voire recracher, sans que cela ne soit perçu comme un échec. C’est cette liberté qui fonde la confiance et favorise l’ouverture.
Répéter sans contraindre : la clé de l’acceptation gustative
L’un des pièges les plus fréquents dans l’accompagnement alimentaire des jeunes enfants est la conclusion trop hâtive d’un « il n’aime pas ça ». Pourtant, les études en neurosciences et en psychologie de l’enfant montrent qu’un aliment peut nécessiter jusqu’à 10 ou 15 expositions avant d’être accepté. L’enfant a besoin de temps, de familiarisation visuelle, olfactive et tactile avant de consentir à goûter – puis à aimer.
C’est pourquoi la répétition joue un rôle central dans le développement du goût, à condition qu’elle ne s’accompagne ni de pression, ni de chantage, ni de récompense. Reproposer régulièrement un aliment sous différentes formes, dans un environnement apaisé, permet à l’enfant d’en intégrer progressivement les caractéristiques sensorielles.
Dans cette logique, chaque présentation est une occasion de construire une mémoire gustative. Et même si le légume est repoussé dix fois, l’enfant l’aura regardé, peut-être senti, peut-être touché… Ces micro-expériences participent à la construction de son répertoire gustatif, même en l’absence d’ingestion immédiate.
Les jalons du goût entre 6 mois et 3 ans
Pour mieux comprendre comment se structure cette progression, on peut identifier plusieurs étapes significatives dans l’évolution du goût chez l’enfant :
- Entre 6 et 12 mois, l’enfant découvre les aliments solides et développe ses premières préférences. Il est naturellement attiré par les saveurs douces (comme le lait maternel), mais il est capable de s’ouvrir à l’amertume ou à l’acidité s’il y est exposé progressivement.
- Autour de 12 à 18 mois, il commence à affirmer son individualité, y compris à table. Les refus sont fréquents et font partie intégrante de la construction de soi. C’est aussi l’âge où le mimétisme avec l’adulte joue un rôle majeur : voir un adulte manger avec plaisir un aliment augmente les chances que l’enfant l’accepte à son tour.
- Entre 18 mois et 3 ans, l’enfant entre souvent dans une phase dite de « néophobie alimentaire » : il peut rejeter certains aliments qu’il appréciait auparavant ou refuser de goûter de nouvelles propositions. Cette phase est physiologique, transitoire, et doit être accompagnée avec calme et régularité, sans dramatisation.
À chacune de ces étapes, l’objectif n’est pas de « faire manger », mais de continuer à proposer, à exposer, à verbaliser. Le goût ne se forge pas en un jour : il se cultive, patiemment, dans un dialogue constant entre l’enfant, son environnement, et les adultes qui l’entourent.
Comment éveiller le goût à la maison, en crèche ou chez l’assistante maternelle ?
L’environnement du repas comme socle de la découverte gustative
Le moment du repas constitue un cadre ritualisé, sécurisant et riche en apprentissages. L’enfant y observe, y interagit, y expérimente, souvent plus par mimétisme que par instruction directe. Ainsi, l’ambiance du repas est déterminante. Un adulte attentif, calme et présent émotionnellement crée les conditions propices à la curiosité alimentaire. À l’inverse, un climat de tension, de précipitation ou d’injonctions répétées peut freiner, voire bloquer, le désir de découverte.
Adapter l’environnement aux besoins de l’enfant est donc de mise : mobilier à sa hauteur, vaisselle adaptée, lumière douce, et surtout, disponibilité affective. C’est en se sentant en sécurité que l’enfant peut s’ouvrir au goût.
Éveiller le goût par l’implication et la participation
L’un des leviers les plus puissants pour stimuler l’intérêt de l’enfant pour les aliments est de l’impliquer activement dans les différentes étapes du repas. Dès le plus jeune âge, il peut participer à sa manière à la préparation : laver une carotte, transvaser des lentilles, sentir les épices, nommer les ingrédients. Ces gestes simples, répétitifs et concrets le relient à la nourriture autrement que par l’obligation de manger.
Cette implication sensorielle renforce la familiarité avec les aliments. L’enfant apprend à connaître un aliment avant même de le porter à la bouche. Plus encore, cela valorise son autonomie et sa capacité d’agir dans un cadre bienveillant. Les professionnels de la petite enfance, tout comme les parents, ont ici une opportunité éducative forte : transformer chaque étape en moment d’éveil, sans chercher de performance ni de résultat immédiat.
Favoriser des expériences gustatives riches au quotidien
Le goût se nourrit d’expériences répétées et variées. Ainsi, pour développer la palette gustative de l’enfant, il est de mise de proposer une diversité d’aliments, de textures et de formes, mais également de modes de présentation. À la maison, cela peut passer par des plats faits maison simples et colorés, qui éveillent la curiosité. En crèche ou chez l’assistante maternelle, l’introduction de saveurs nouvelles ou d’assiettes à composer soi-même (selon l’âge) peut devenir un terrain de jeu sensoriel.
Ces expériences ne doivent pas être extraordinaires, mais régulières. Une soupe servie dans un bol transparent, des légumes proposés à cru puis cuits, des herbes aromatiques à froisser avec les doigts… Autant d’occasions de découvrir, à son rythme, les mille nuances du goût.
Des rituels partagés, piliers de la construction gustative
Le jeune enfant a besoin de repères stables pour se sentir libre d’explorer. À ce titre, les rituels du repas jouent un rôle structurant. Les moments d’attente, le chant ou la phrase avant de commencer, l’installation à table dans un ordre familier, la reconnaissance des aliments servis, tout cela contribue à sécuriser le cadre. C’est cette stabilité qui permet à l’enfant de porter son attention sur les nouveautés proposées, sans se sentir déstabilisé.
Activités ludiques et pédagogiques pour éveiller les papilles
Créer des ateliers d’exploration du goût à partir d’activités simples
Il n’est pas nécessaire de mettre en place des dispositifs complexes pour initier les jeunes enfants à la richesse du goût. Des activités simples, courtes et bien ciblées suffisent pour stimuler leurs papilles tout en nourrissant leur autonomie. À la maison, en crèche ou chez l’assistante maternelle, ces ateliers doivent s’adapter à l’âge et aux capacités de chacun, tout en favorisant le plaisir et l’expérimentation libre.
Voici quelques idées d’activités sensorielles à mettre en œuvre facilement au quotidien :
- Faire découvrir un aliment en jouant avec sa texture : écraser, émietter, malaxer, comparer le cru et le cuit.
- Proposer des devinettes gustatives avec les yeux bandés, pour explorer une même famille d’aliments (plusieurs fruits, plusieurs légumes, plusieurs pains).
- Organiser des jeux d’association entre odeurs et images, pour stimuler la mémoire olfactive et enrichir le vocabulaire sensoriel.
- Mettre en scène des plateaux de découverte par couleur : tout rouge, tout vert, tout orange, avec la possibilité de goûter ou simplement observer.
- Imaginer des histoires autour d’un fruit ou d’un légume, en mêlant langage, émotion et exploration gustative.
Favoriser les expériences collectives pour encourager l’ouverture
Dans un cadre collectif, l’effet de groupe joue un rôle précieux dans l’éveil au goût. Un enfant réticent à goûter seul peut se montrer beaucoup plus ouvert lorsqu’il voit ses pairs s’engager avec plaisir dans une dégustation. Les repas, mais aussi les temps d’activités, peuvent devenir des espaces d’échange et de socialisation autour de la nourriture. L’important est de ne jamais valoriser un enfant au détriment d’un autre, mais de souligner l’expérience elle-même plutôt que l’acte de manger.
L’animation de ces temps doit rester sobre, respectueuse du rythme de chacun, mais suffisamment stimulante pour créer un lien entre l’enfant et l’aliment présenté. Observer, écouter, inviter à commenter, sans forcer ni interpréter, permet à l’enfant d’intégrer peu à peu une palette de sensations et de référents gustatifs qu’il pourra ensuite réutiliser spontanément dans son quotidien.
Les erreurs à éviter lorsqu’on cherche à développer le goût chez les jeunes enfants
Forcer à goûter : un frein à l’autonomie sensorielle
L’une des erreurs les plus fréquentes, bien qu’animée par de bonnes intentions, consiste à forcer un enfant à goûter un aliment. Sous la pression, l’enfant se retrouve confronté à un conflit entre ses sensations internes et l’attente de l’adulte. Ce déséquilibre peut induire un rapport de défiance vis-à-vis de l’aliment concerné, mais aussi vis-à-vis du moment du repas lui-même. Au lieu de susciter la curiosité, cette stratégie crée de l’angoisse et une volonté de contrôle de la part de l’enfant, qui se replie dans le refus pour affirmer son intégrité.
Développer le goût, c’est accompagner sans contraindre. Il ne s’agit pas d’obtenir une bouchée à tout prix, mais de maintenir une proposition bienveillante, répétée et sans jugement. Le plaisir de goûter ne peut émerger que s’il est librement choisi.
Utiliser la nourriture comme récompense ou punition : une confusion des repères
Associer certains aliments à des comportements attendus, en valorisant par exemple un dessert sucré comme une récompense pour avoir bien mangé, installe une hiérarchie alimentaire biaisée. L’enfant intègre alors que certains aliments sont « meilleurs » que d’autres parce qu’ils sont liés à la gratification, et non parce qu’ils procurent un plaisir gustatif ou une satiété.
De la même manière, menacer de supprimer un aliment apprécié pour obtenir l’ingestion d’un autre transforme le repas en rapport de pouvoir. Cela nuit à l’écoute des signaux internes de faim et de satiété, brouille les repères et peut contribuer à des comportements alimentaires déséquilibrés plus tard. L’alimentation ne doit jamais être utilisée comme levier comportemental. Elle est un espace d’apprentissage, pas un outil de gestion de la discipline.
Trop en faire… ou trop peu : le piège des extrêmes
Vouloir bien faire peut parfois conduire à une sur-stimulation ou, à l’inverse, à une forme de négligence involontaire. Dans certains cas, on multiplie les sollicitations, les ateliers, les expositions alimentaires au point de saturer l’enfant. À d’autres moments, on cesse de proposer dès qu’un refus s’exprime. Ces deux approches ont pour effet de déséquilibrer le processus naturel d’appropriation du goût, qui repose avant tout sur la constance, la régularité et la confiance.
Il reste de mise de garder en tête que le goût se développe dans la nuance. Trop vouloir susciter l’intérêt peut mener à l’inverse de l’effet recherché, tandis que ne pas entretenir l’exposition aux aliments variés peut limiter le répertoire gustatif de l’enfant. L’équilibre réside dans une posture d’accompagnement souple et persévérant.
Les maladresses à éviter dans l’accompagnement gustatif
Parmi les comportements courants qui peuvent involontairement freiner l’éveil au goût, on retrouve :
- Comparer les enfants entre eux, en valorisant celui qui a « bien mangé » au détriment de celui qui a refusé, créant un sentiment de honte ou de compétition.
- Commenter négativement les refus, en disant par exemple « tu n’aimes rien » ou « tu es difficile », ce qui fige l’enfant dans une étiquette.
- Interpeller trop tôt avec des attentes d’adulte, comme demander à l’enfant d’expliquer pourquoi il n’aime pas un aliment alors qu’il n’a pas encore les mots ou la conscience sensorielle pour le faire.
- Ne pas varier les propositions, en limitant l’alimentation à un cercle restreint d’aliments acceptés, ce qui peut figer les habitudes sans ouvrir de nouvelles perspectives.
- Ignorer les signaux corporels, en insistant pour finir une assiette déjà bien entamée, au risque de brouiller la notion de satiété.
Chaque enfant construit sa relation au goût dans une temporalité propre, faite de tâtonnements, de retours en arrière, de découvertes soudaines. L’adulte, qu’il soit professionnel de la petite enfance ou parent, doit apprendre à faire confiance à cette dynamique interne, en gardant pour cap l’exploration, la liberté et le respect du rythme individuel.
Conclusion
Développer le goût chez les enfants ne se résume pas à une simple question d’alimentation. C’est un processus d’accompagnement global, qui mobilise les émotions, les sens et les liens sociaux. Que l’on soit parent, assistante maternelle ou professionnel en crèche, il s’agit de créer les conditions d’une découverte libre, joyeuse et respectueuse du rythme de l’enfant. En favorisant la diversité des expériences, en valorisant l’autonomie et en évitant les pressions, on cultive bien plus que des préférences alimentaires : on participe activement à l’épanouissement de l’enfant et à la construction de son rapport au monde.
Les formations à suivre
Les questions courantes
L’éveil au goût débute dès la grossesse, lorsque le fœtus perçoit les saveurs à travers le liquide amniotique. Après la naissance, il se poursuit naturellement avec le lait maternel ou infantile, puis s’intensifie à partir de la diversification alimentaire, généralement entre 4 et 6 mois.
Il est important de proposer l’aliment plusieurs fois, sans pression. Un enfant peut avoir besoin de 10 à 15 expositions avant d’accepter un nouvel aliment. Laisser l’enfant observer, toucher ou sentir sans obligation de manger favorise une familiarisation progressive et sereine.
Il est recommandé d’offrir une grande variété d’aliments naturels, peu transformés, aux textures et couleurs différentes. Fruits, légumes, légumineuses, herbes aromatiques, céréales complètes et produits laitiers simples sont à privilégier pour stimuler les papilles.
Oui. Le développement du goût passe aussi par le toucher, l’odorat et la vue. Observer un aliment, le manipuler ou le sentir permet à l’enfant de s’y familiariser. Ces étapes sont essentielles avant même l’acceptation orale.
Il faut maintenir une offre variée sans supprimer les aliments qu’il aime. En parallèle, continuer à proposer régulièrement de nouvelles saveurs, en petites quantités, dans un cadre rassurant. La répétition sans contrainte est la clé pour élargir progressivement les préférences alimentaires.

